Article المقال Portrait البورتريه (Février)






 

  

Dr. Nazly Farid

 

 

Entretien réalisé avec Dr. Nazly Farid.

Préparé par : Naguib Mahfouz Naguib.

Photo de : Hani Sawires.

 

 

 

Guérir par la Parole.

Le secret du métier d'une femme qui a passé toute sa vie entre Silence et Parole.

 

Passionnée par son métier actuel en tant que consultante psychologique, Nazly Farid croit beaucoup à l'influence de l'histoire familiale sur le destin de l'enfant  et bien sûr plus tard sur le destin de l'adulte. " Je sors de deux familles en fait j'allais dire même de trois que je connais bien, la famille de ma mère, la famille de mon père que je ne connais pas assez et la famille de mon grand père maternel .Ce sont des familles comme toute les familles qui ont des secrets et ce sont des familles qui ne disent pas les choses et donc bien avant que je naisse je pense que je portais les secrets familiaux jusqu'à arriver à l'âge de huit ans " Raconte Nazly

Une fillette de huit ans a recours aux adultes pour appeler au secours. La réaction des adultes lui fait comprendre qu’elle pourrait être coupable. Et c’est à partir de ce moment qu’elle décide de ne plus faire appel à eux pour la protéger, elle comprend qu’il vaut mieux se taire en cas d’injustice.

«  Ce souvenir très douloureux est le point de départ, se taire ou parler ? C’est récemment que j’ai fait le lien entre tous mes métiers : ils tournent autour de la parole. On m'a toujours dit tu dis ce que les autres ne disent pas. On m'a toujours dit arrête de parler. On m'a toujours dit n'écris pas ça. " Ajoute Nazly.  

Et pour des raisons qu'aujourd'hui elle comprend tout à fait, elle est poussée au silence " Donc si je protège mon intimité parce que mon appel au secours n'a pas abouti. Ça fait que de l'autre côté je vais parler, dire, écrire, attaquer, être très sensible à toutes les situations d'injustice puisque je pars d'une situation de grande injustice. Et si on prend ce fil là il sera lié intimement à toutes les étapes de ma vie.

De l'extérieur je suis quelqu'un qui dit les choses, qui se bat contre l'injustice, qui a le courage de faire de l'auto-sabotage pour sauver ; et de l'intérieur quelqu'un qu'on n'a pas sauvé. C'est ma thérapie qui m'a sauvée ". Explique Nazly. 

C'est en 1987 qu'elle a découvert la psychanalyse. C'était le cours de critique littéraire de docteur Nadia Abdallah. Elle lui avait appris la critique littéraire et en particulier la critique psychanalytique. Elle travaille sur Les Confessions  de Rousseau. Ce dernier est submergé par la culpabilité d'avoir abandonné ses cinq enfants à l'asile et passe en revue, dans son œuvre, tout ce dont il était coupable. " Donc là c'est un autre mot-clé qui s'ajoute au silence et à la parole : la culpabilité.  J'avais beaucoup de raison de me sentir coupable inconsciemment et donc je crois avoir passé ma vie à racheter une faute qui finalement n'était pas la mienne. Un peu comme La Parure de Maupassant. Voilà aujourd'hui je sais que j'ai récolté les fruits de la souffrance " Avoue-t-elle.

Elle croit beaucoup et elle se base beaucoup dans son travail  sur le triangle de Karpman : bourreau - victime - sauveur. Donc pour ne pas être bourreau quand on est victime on se croit obligé d'être sauveur. " En fait on est un peu les trois parce que on peut être bourreau vis à vis de soi même. On peut ne pas suffisamment protéger et aimer et chouchouter son enfant intérieur. Donc on n'est pas bourreau envers les autres on est bourreau envers soi même voilà " Affirme-t-elle. 

Pour Nazly, la lecture c'est la parole écrite. Elle s’est toujours rattrapée sur la lecture. C'est quelqu'un qui a parlé et dont les paroles ont été retranscrites dans un livre et c'est ça qui est devenu la littérature qu'elle a adorée puisque c'est les écrits des humains. « La plus humaine de sciences humaines »

Elle a fait la section scientifique spécialisée en maths. Jusqu'à la troisième préparatoire elle était brillante en maths. En première secondaire, on est passé de gauche à droite et elle s’est bloquée. Pour elle c'est clair que sa langue d'expression c'est le français. " C'est le français parce que c'est une langue que j'ai choisie qui ne m'a pas été imposée. C'est une langue que j'ai aimée, c'est une langue qui est devenue maternelle puisque ma mère était professeur de français. Et donc le passage du français à l’arabe pour toutes les matières scientifiques ça a été pour moi un traumatisme, ça a été vraiment un point de transformation." Précise Nazly.

Elle était la première de sa classe jusqu'en deuxième préparatoire, C’est l’année où son oncle, auquel elle été très attachée décède et depuis son niveau scolaire baisse. En première secondaire, elle est classée deuxième. En deuxième secondaire, elle échoue en physique et en chimie.

En troisième secondaire, elle qui avait envie de faire polytechnique est loin d’obtenir le pourcentage nécessaire.

Elle choisit donc d'étudier la langue et la littérature française à la faculté des lettres puisque son point fort est la langue française.

C’est en cinquième primaire qu’elle rejoint la troupe des guides. Cheftaine de groupe avec deux amies, elle se heurte à la directrice de l'école qui avait décidé d’arrêter le mouvement à cause d’un problème qui a eu lieu dans un des camps " Moi, je ne savais pas vraiment pas comment cette idée m'est venue d'écrire une lettre de protestation et faire signer les parents opposés à cette décision. Cette première pétition était assez inattendue d'une gamine de 15 ans. C'est la première révolte de ma vie .Mes deux amies ont été privées de la médaille d'or et moi j'ai eu deux échecs scolaires, mais ce n'étais pas seulement ça, je n'avais franchement pas travaillé " Avoue Nazly.

Pour l’examen d’admission à la faculté, elle a fait une rédaction sur sa chienne qui a beaucoup plu à des professeurs (camarades de classe de sa mère et sa tante.)

En troisième année, elle découvre qu'elle étudie la traduction par cœur et se dirige pour la première fois vers le bureau de la cheffe du département pour lui dire : " Franchement, je ne suis pas venue ici pour étudier la traduction par cœur  Je voulais voir mes compétences en traduction pas étudier par cœur " J'ai eu d’excellents résultats pendant mes 4 annnées d’études universitaires et donc je croyais être nommée à la faculté. Mais cette plainte m'avait causé des problèmes, mes notes ont été diminuées et j’ai entendu : « vous vous ne rendez pas compte Nazly que vous êtes impertinente avec vos professeurs ». Voilà, je parle et je suis encore punie.

Ce que je dis est légitime mais j'ai fait la chose qui bouleverse le système ". Ajoute-t-elle. 

Au même moment où la faculté la rejetait, le Centre Culturel Français lui ouvrait les bras. Ils ont cru en elle parce qu'elle avait le potentiel et lui ont proposé à sa dernière année de faculté une bourse en France pour étudier la Bibliothéconomie afin de revenir travailler à la bibliothèque du centre. Bibliothèque qu'elle connaissait très bien parce qu'elle l’avait beaucoup fréquentée.

En fait, le Centre Culturel Français c'est le lieu où Nazly a réellement découvert la littérature en tant qu’étudiante en Sorbonne et avec Patrick Girard le directeur des cours, Jean Pierre Bouisson, le secrétaire général et Mireille Roques enseignante.

Elle est partie en France et de retour elle a commencé à travailler à la bibliothèque du centre. C'était vraiment une chance pour elle d’avoir commencé sa vie professionnelle avec quelqu'un d’aussi tolérant, élégant et généreux que Véra Zog, la Responsable de la Bibliothèque avec laquelle elle a travaillé pendant sept ans.

" En1988, le directeur du Centre culturel français Olivier Poivre D'Arvor m'a demandé de ramener de l'UNESCO le dossier de la Bibliothèque d'Alexandrie. Je ne peux jamais oublier la période dont j'ai travaillé avec Olivier qui a écouté mes propositions et a agi selon." Commente Nazly.
 

En 1989, tout le monde l'encourageait à faire des études supérieures, enfin avec l'insistance de son entourage et de ses professeurs elle s’est inscrite en année préparatoire à la maîtrise.

Elle a choisi de faire le mémoire sur Patrick Grainville qui a eu le Prix Goncourt en 1976  pour  Les Flamboyants.

Selon Nazly, c'est un écrivain qui se nourrit des mots, professeur et très bon parleur il est devenu un écrivain prolixe et ça se voit dans son écriture. Pendant une conférence au Centre elle s'est dit à l'époque si ce monsieur écrit aussi bien qu'il parle ça vaut la peine de l’étudier et ce fut fait. Le mémoire analysait Les Forteresses Noires (les tours de la Défense)

" Et donc voilà je continue les études supérieures, je reprends avec la littérature que j'aime d'autant plus que je l'enseigne aux niveaux Sorbonne.

C’était Alice Bordat, directrice des cours, qui m’avait découverte, qui m'a demandé d'enseigner alors que j'étais encore à la faculté, j'ai donné mes premiers cours de FLE en 1987 ".Ajoute-t-elle. 

C’est également Alice Borda, qui en 1990, lui a proposé, (à l’occasion de la visite de Claude Simon, un des piliers de la littérature et Prix Nobel), de faire une introduction au Nouveau Roman aux étudiants. Tout de suite après, elle lui a été demandé d'enseigner aux niveaux Sorbonne. 

" En fait dès les premiers cours, dès la première promotion, j'ai eu l’envie de communiquer la passion de la littérature aujourd'hui je dirais communiquer la passion des mots, la passion des lettres, la passion de l'expression, c'est tous ça qu’il y a avait derrière la littérature. " Pense Nazly.

Donc elle a fait un mémoire et une thèse sur Patrick Grainville dont évidemment la pierre de touche était l'analyse,  la critique psychanalytique des œuvres de Patrick Grainville. La thèse s'intitulait : (Baroque et dualité dans l'œuvre romanesque de Patrick Grainville ) où la psychanalyse est omniprésente. 

Elle a  soutenu sa thèse en 1996, et ce qui lui a apporté beaucoup de satisfaction c’est d’avoir pu montrer à ces gens qui l’avaient rejetée de quoi elle était capable. Une thèse sur un écrivain contemporain qu’elle connait personnellement, des heures d'enregistrements, des photos, des extraits lus par l’auteur…Une thèse selon le jury de valeur. " J'avais atteint tous ce que j'avais envie d'atteindre. Voilà toutes les raisons inconscientes pour lesquelles j'ai étudié, travaillé et enseigné. J'avais atteint mes objectifs ". Déclare Nazly. 

Pour le doctorat, commencé en 1998, abandonné et repris en 2009, elle a choisi un écrivain qui lui aussi s'est nourri de mots Frédéric Dard alias San- Antonio. Elle a pris un personnage de la Saga San-Antonio " Bérurier " (Alexandre -Benoît Bérurier) et elle a voulu prouver à travers ce personnage que Frédéric Dard était un grand auteur de la littérature française et non pas de la littérature de gare.

" J'ai choisi Patrick Grainville en étant inconsciente qu'il dérangeait,  il est reconnu pour être un « obsédé textuel » de la littérature contemporaine.  La même appellation a été adressée à Frédéric Dard, obsédé textuel.

« Quand j'ai soutenu ma thèse sur Frédéric Dard c'était en 2010 et j'avais déjà 5 ans de travail analytique derrière moi donc je pouvais comprendre que j'avais choisi Frédéric Dard  par provocation ». Explique Nazly. 

 En 2000, au bout de 10 ans, elle arrête l'enseignement car commence à appréhender les préparations. En 10 ans, Nazly a traité 32 œuvres nouvelles ce qui était un sérieux record.

Ensuite, en 2010, elle prend son doctorat et son passeport français et va voir Dr.Serageldin (le directeur de la Bibliothèque d'Alexandrie à l'époque), en lui disant : " vous venez de recevoir 500 000 ouvrages de la Bibliothèque Nationale de la France. Mon histoire avec le Centre s'est terminée et voilà je suis prête ". Il la recrute. Elle ajoute : " J'ai une grande admiration intellectuelle et culturel pour le Dr.Serageldin jusqu'à aujourd'hui. C'était vraiment un enrichissement culturel de l’accompagner pendant l’enregistrement de ses émissions ou aux « Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence. C'est un type remarquable ". 

Elle a présenté à Dr.Serageldin un projet intitulé " Des Réserves à la Méditerranée ". C'est un projet de bibliothèque francophone qui pouvait faire de la Bibliothèque d'Alexandrie un véritable Centre de la Francophonie. Donner également de l’importance aux livres papier et aux ressources numériques était possible. La Bibliothèque Francophone aujourd’hui disparu mais des « bouts » subsistent.

« La création de l’espace baptisé « Hexagone » était sur ma proposition, il était destiné à être le cœur de la Francophonie à Alexandrie.

 On a reçu les fonds et on a vraiment développé le côté activités francophones. C'était un nouvel Espace avec un nouvelle politique et avec de nouvelles idées. La Bibliothèque Francophone a survécu pendant un an ou deux et a été scindée en deux : la Bibliothèque Francophone et le Centre d'Activités Francophones gérés par d’ex-membres de mon équipe ». Annonce Nazly

« L’actuel Centre d'Activités Francophones (CAF) est dynamique. Ce que le CAF a fait pour la Francophonie en 6 ans est vraiment impressionnant " Souligne-t-elle.


En juillet 2012, sa vie professionnelle s'arrête et elle démissionne en ayant un projet privé : « Le Carré » qui a foiré pour des tas de raisons. 

En 2013, elle a essayé de monter un Centre à elle toute seule, et a lancé « Sésame » qui présentait  7 ou 8 services dont la psychologie. En un an Sésame n’a malheureusement pas a réussi comme  gagne-pain. " J'ai vraiment passé une période financière extrêmement difficile pour quelqu'un qui a toujours compté sur ses salaires. Je me suis retrouvé sans salaire presque au chômage. C'était une période excessivement difficile " Regrette-t-elle. 

De tous les services proposés la Psychologie continué. Parallèlement Mona Magdalany  (La directrice du Collège de La Mère de Dieu à l'époque), était au lancement de Sésame, elle a eu la brochure, lui a fait appel et Nazly devenait consultante au Collège de La Mère de Dieu en 2014 - 2015 pour rénover la bibliothèque, monter le réseau informatique et développer le numérique comme accompagnement du projet quinquennal de Mona Magdalany pour le Collège. " Je refais une mini carrière là-bas en transformant l’ancienne Bibliothèque en Centre de Ressources Documentaires et Numériques (CRDN) et développant le Réseau Informatique. C'était une expérience extrêmement enrichissante. " Dit-elle. 

En 2015 et parallèlement avec le Collège de La Mère de Dieu, elle a essayé avec Iman Haggag (qui est sa complice en matière de psychologie, d'analyse et de psychanalyse), de faire un Centre à la fois de Langue Française et de Psychologie.  Elles ont loué et équipé un appartement pendant un an mai ça n'a pas marché. 

Ensuite, elle est partie à Dubaï où elle voulait travailler, puis en est revenue en décidant de se consacrer uniquement à la psychologie.

" J'avais dix bonnes années de travail sur moi et donc je me suis lancée là dedans et ça a vraiment commencé à marcher à partir de septembre 2016. C'est comme ça que j'ai commencé à avoir de plus en plus de patients et à me passionner de plus en plus pour ce métier qui est finalement le métier de mes rêves. Guérir par la parole. " Précise Nazly. 

Et enfin, elle conclut ce long parcours riche en émotions réelles et sincères, en expériences personnelles et professionnelles, en disant " J'ai voulu m'exprimer on m'a fait  taire, j'ai voulu écrire et ma plume a été cassée, donc je suis allée parler avec ma psychologue. Aujourd’hui je reçois à bras ouverts tous ceux qui veulent exprimer malaise, souffrance, deuil, …Et je les aide comme j'ai été aidée.

« L'Écoute. ... L'Écoute. ... La Parole. ... ».

 

 

 

 

 

 

 

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